Medellin - Une ville en renouvellement
août 022018
Nous avons choisi la facilité en nous logeant dans le quartier nommé Pueblito mais ce choix n'est pas forcément le bon. Nous y faisons un tour dès notre arrivée sans grandes convictions : succession de bars, restaurants et boutiques fréquentés par les Gringos ou la classe moyenne haute émergente de Colombie... C'est pas pour nous !
Medellin est une ville fortement marquée par la violence liée notamment aux cartels de la drogue (Pablo Escobar en fait la capitale mondiale de l'exportation de cocaïne fin 70) de 1970 à 2000, histoire récente donc. La guerre des cartels, les attentats aveugles, les fusillades et règlements de compte en pleine rue, difficile d'imaginer comment se remettre d'une telle violence, nous avions 15 ans quand les choses se sont calmées. Les trafics perdurent toutefois mais à moindre échelle.
La population et les autorités font d'importants efforts pour rendre cette ville accueillante et ouverte. Les quartiers se désenclavent grâce aux téléphériques, leurs habitants s'engagent pour faire changer les choses et l'image de leur lieu de vie. Les quartiers illégaux sont peu à peu viabilisés ou détruits si trop dangereux et les habitants relogés. Ces quartiers sont dits illégaux car construits sur des zones instables, à flanc de colline et se sont érigés de cette façon pour pallier au manque de logements. Les nouveaux arrivants, souvent sans argent, ont donc construits leur maison là où ils ont trouvé de l'espace et avec les moyens du bord. La ville est encaissée dans une vallée et cernée de collines largement grignotées par ces maisons de briques
A noter que la Colombie est le 2ème pays au monde (après la Syrie) comptant le plus grand nombre de déplacés internes du fait de conflits armés (7,6 millions de personnes).
Nous commençons par visiter la «casa de la memoria», projet politique, pédagogique et social destiné à retracer l'histoire de Medellin et de la Colombie pour cultiver le devoir de mémoire. Ce musée est certainement l'un des meilleur que nous visitons : gratuit, application téléchargeable pour un audioguide, une seule salle avec différents médias interactifs mais dans laquelle il est possible de passer des heures tellement les informations sont nombreuses. Un hommage est rendu aux milliers de disparus (conflits, guérillas, paramilitaires, forces de l'ordre,...) a priori presque trois fois plus nombreux que dans les dictatures sud américaines (Argentine, Chili et Brésil). Ils étaient engagés politiquement, journalistes, étudiants, artistes, écrivains ou rien de tout ça et avaient une opinion... Ils ont disparus parfois il y a moins de dix ans. Ce musée montre en images, articles et musique la souffrance des habitants de cette ville et du pays, la construction de la violence et l'espoir qui ne s'est jamais éteint. Nous avons du mal à en sortir et n'en sortons d'ailleurs pas indemnes !
Nous poursuivons la journée en nous baladant au jardin botanique et dans le centre, intrigués par les énormes statues de Botero (artiste colombien) exposées sur la place.

Le lendemain, direction le free tour de la Comuna 13. La ville est divisée en zones appelées «comuna», elles mêmes divisées en quartiers. Notre guide y a grandi et a moins de 30 ans. Son témoignage est fort. Il nous explique que les habitants de ce quartier ne pouvaient pas mener une vie normale. S'ils osaient sortir et qu'une fusillade éclatait, ils se réfugiaient dans les maisons ou magasins, patientaient, puis continuaient leur chemin malgré tout. Parfois ils tombaient sur un cadavre, au détour d'un chemin. Cette zone était une zone de non droit, comme une forteresse offrant une vue panoramique sur la ville, où la police n'entrait pas.
L'extrême pauvreté et l'absence d'autorités dans cette zone qui s'est développée sans cadre ont entraîné l'apparition d'une violence sans pitié dans le quartier. Il est l'épicentre de tous les trafics illégaux et est tenu par les fidèles d'Escobar dans les années 80-90. A sa mort en 1993, les différents clans et groupes veulent prendre la main sur ce quartier sans chef. A bout de souffle et abandonnés, les habitants décident alors de créer leur propre milice en y participant ou en la finançant volontairement. Très vite cette milice tourne mal et se transforme en mafia, venant réclamer son dû aux commerçants, abusant de ses attributions en éliminant les éventuels perturbateurs et en laissant leur cadavre à la vue des passants sans oublier d'indiquer la raison de leur suppression.
Les guérillas communistes (FARC, ELN, M19) arrivent ensuite dans ce quartier pour recruter des militants de leur lutte armée et en faire un de leur bastion. Un troisième groupe arrive alors : les paramilitaires, financés par de grandes entreprises voulant contrer l'idéologie communiste. La présence de ces trois groupes à laquelle s'ajoute les gangs et trafiquants locaux font exploser la violence.
Le maire de la ville décide finalement d'intervenir, d'abord en mai 2002. L'opération Mariscal est lancée mais ne dure que quelques heures : une femme chez qui vient d'entrer un jeune homme blessé soutenant un mort, sort de chez elle agitant un tissu blanc. Elle est rapidement rejointe par de nombreux habitants. La présence de la presse et d'organisations de défense des droits de l'homme en plus de cette mobilisation oblige l'armée à quitter les lieux. L'opération aura fait 9 morts civils dont 4 enfants, 37 blessés et 50 détentions arbitraires.
Le maire profite de l'arrivée d'Uribe à la présidence la même année pour faire appel à lui. Ce dernier profite de l'occasion pour asseoir son pouvoir et dépêche plus de 3000 hommes sur place dont les paramilitaires. Les milices combattent mais l'offensive militaire les pousse à se replier. L'opération Orion ne s'arrête pas pour autant : les maisons sont mitraillées par les hélicoptères de l'armée, les disparitions forcées commencent, ce qui laisse moins de traces de sang dans l'immédiat. Cette opération aura officiellement permis de pacifier le quartier. En réalité c'est une autre histoire... Ce sont bien les habitants eux mêmes qui décident de changer. Cette opération est un véritable drame pour eux, des civils tués et disparus sans que les véritables mis en cause ne soient stoppés.
Uribe entame ensuite un processus de retour à la vie civile des paramilitaires qui bénéficient d'une totale impunité. Leur langue se délie et il apparaît que la décharge privée, située sur l'autre flanc de montagne, abrite les corps de disparus ensevelis sous les déchets venus cacher ce désastre. La population exige l'exhumation mais à ce jour, ni les autorisations, ni les fonds ne la permettent. Les déchets parfois chimiques continuent de s'amonceler. Les familles peuvent toutefois aller se recueillir une fois par an sur la décharge...

Depuis le milieu des années 2000, le nouveau maire de Medellin a suivi ce mouvement de prise de conscience des habitants en développant une politique sociale : écoles, bibliothèques, terrains de sports... Des escalators ont vu le jour : le maire a fait trois propositions aux habitants dont celle là. Etant sûr qu'il ne s'agissait que de belles paroles, ils ont choisi ce projet qui leur paraissait irréaliste. La population suit également le mouvement en développant la culture : le graffiti (le quartier est connu de manière plus positive pour ses magnifiques graffs) et la musique notamment. Il semble cependant que la situation reste critique : un contrôle souterrain existerait toujours, des groupes chercheraient encore à tenir le quartier (mais ça, le guide n'en parle pas).

Quant au récent accord avec les FARC, son point de vue est que le seul point positif est la relative paix qui règne. Un premier accord avait été refusé par referendum de la population car considéré comme trop laxiste, il semble qu'il en soit de même pour celui signé. Les élections présidentielles ont eu lieu en mai (l'intégrité du vote est contesté), le nouveau Président (Duque) qui a pris ses fonctions le 7 août, jour férié pour l'occasion, a annoncé vouloir remettre cet accord en cause. Affaire à suivre dans ce pays déjà si fragile...
Après cette visite plus que passionnante, nous prenons le bus pour Guatapé où nous attendent Mae et Pedro partis quelques heures plus tôt.